Tout avait décidément plus d’allure à Versailles !!!

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La libre chronique de Camille Galic

Dans son logement situé sous les combles et qu’aucun escalier dérobé ne reliait désormais aux appartements royaux, Mme de Montespan se morfondait.
De la Belle Athénaïs, tant encensée du temps de sa splendeur, ne restait plus grand-chose. Sous l’effet des humiliations, ses traits charmants s’étaient durcis, en même temps qu’ils s’étaient empâtés à la suite des grossesses des sept enfants qu’elle avait donnés au Prince, puis de la gourmandise — ses ennemis parlaient de gloutonnerie — dans laquelle elle avait tenté de noyer son chagrin. Oublié, dans des flots de graisse, le regard d’azur qui avait fasciné Louis, lui faisant oublier l’aimante duchesse de La Vallière. Les peintres qui s’étaient disputé l’honneur de portraiturer la « triomphante beauté »* s’étaient éloignés. Quant aux ministres, ces avides parvenus de Colbert, de Le Tellier et de La Reynie, qui l’avaient accablée de flatteries, ils l’agonissaient non seulement de critiques, mais encore d’accusations infamantes, lui prêtant le plus odieux commerce avec la Brinvilliers, la Voisin et autres empoisonneuses.
Mais c’est au Roi lui-même que « l’Incomparable»* en voulait le plus. Lui qui avait fait mille serments, lui avait juré un éternel amour et l’avait utilisée sur la scène diplomatique comme « la Beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs »*, ne lui manifestait plus qu’une courtoise indifférence. Certes, il avait légitimé et richement doté ses enfants mais il l’avait remplacée par un tendron auvergnat, Marie Angélique de Scorraille de Roussille, « sotte comme un panier »**, qu’il avait faite duchesse de Fontanges. Pourtant, s’il était devenu Soleil, n’était-ce pas parce qu’elle, née de Rochechouart de Mortemart, de noblesse bien plus ancienne que celle des Bourbons (autre chose que « la famille Massonneau qu’est pas jojo » !) l’avait accompagnée dans son ascension et même éclairé de ses rayons ?

Les Mémoires de la vengeance
La Marquise remâchait sa rancœur, ruminait sa vengeance, qu’elle voulait éclatante. Bien sûr, elle avait déjà fait de la Fontanges la risée de la Cour en faisant dévaster ses appartements de Saint-Germain-en-Laye par les deux ours apprivoisés que le roi lui avait naguère offerts. Restait à régler le cas de l’autre objet de son ressentiment : la Veuve Scarron. Cette pauvresse semi-huguenote, cette hypocrite renforcée paradant dans ses habits de deuil qu’elle-même, trompée par ses affectations de réserve et de modestie, avait introduite à la Cour et dans l’intimité royale comme gouvernante de ses enfants. Et qui s’était si bien insinuée auprès du Roi qu’il lui demandait conseil en toute occasion et la couvait d’un œil de plus en plus tendre. Qui sait si, la Reine disparue, il ne l’épouserait pas un jour ?
Contre l’infidèle et la rivale caparaçonnée de fausse vertu, la colère étouffait Athénaïs, son cœur débordait de fiel, elle défaillait. Il lui fallait passer à de terribles représailles.
Au plus fort de ses tourments, une illumination la visita. Elle allait écrire ses Mémoires. Si elle n’avait pas le brio et la prolixité de son amie Marie de Sévigné, son style était vif, sa mémoire intacte, elle avait conservé suppliques et billets doux qu’elle citerait largement à l’appui de ses dires, épicés de révélations croustilleuses et de mots d’esprit acérés — de ce fameux « esprit des Mortemart » qui avait tant séduit Louis.
Ecrit dans le secret de son cabinet, chose aisée puisque ses obligés et même beaucoup de ses amis avaient déserté, le brûlot serait clandestinement acheminé puis imprimé en Hollande, où l’on pouvait compter sur le Stathouder Guillaume pour le répandre dans toute l’Europe et même dans les colonies d’Amérique, éclatante revanche du Batave contre un souverain qui lui avait infligé la défaite de Maastricht et l’avait contraint au traité de Nimègue.
Au début, on tirerait 200 000 exemplaires de ses Mémoires, à au moins vingt écus le volume, puis, si le succès était au rendez-vous au rythme d’un scandale qui ne tarderait pas à devenir continental, 270 000 de plus.

Quand la galanterie était la politesse des rois
Après avoir dégusté une dernière mandarine confite, Athénaïs s’endormit en peaufinant quelques formules bien senties et, pour la première fois depuis des mois, passa une nuit tranquille.
Au matin, elle s’éveilla de la plus belle humeur, sonna ses femmes et réclama son écritoire, pressée de se mettre à l’ouvrage. Au fil des heures, toutefois, la plume se fit plus lourde, l’urgence moins vive.
Après tout, Louis l’avait délaissée mais il ne l’avait pas répudiée publiquement par avis envoyé à La Gazette de M. Renaudot, il ne l’avait pas exilée ; il lui avait même octroyé un tabouret bien qu’elle ne fût ni princesse ni duchesse, sans doute parce qu’en ce temps-là, la galanterie était, avec l’exactitude, la politesse des rois.
Ensuite, si ses Mémoires explosifs tombaient aux mains des calvinistes amstellodamois, qui en souffrirait le plus ? Non pas cette « vieille guenipe »** de Maintenon mais le règne — dont elle-même avait été l’astre —, la monarchie et donc la France, et la honte en retomberait sur elle seule.

Seul le silence est grand
Or, dans ses veines, le sang des Mortemart se révoltait à l’idée que l’orgueilleuse héritière pût faire figure aux yeux des Grands comme des gens de peu, des « sans-dents », au mieux de victime, au pis d’une mégère lavant son linge sale dans les sentines. La noblesse, de cœur et de quartiers, interdisait un tel débagoulage. Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
Enfin, la Marquise avait de la religion. Comme la pauvre La Vallière l’avait fait en son temps, pourquoi ne se retirerait-elle pas dans une thébaïde ? Par exemple le couvent Saint-Joseph, qu’elle avait fondé des années auparavant à Paris. Là, elle ferait pénitence, retrouvant l’humilité chrétienne, expiant ses péchés et le scandale de l’adultère dans « une vie de jeûne, de prière et de charité ».
Apaisée, elle jeta au feu les feuillets déjà noircis et songea à Louis. « Merci pour ces dix ans de puissance et de gloire. Merci pour ce moment », murmura-t-elle.

Camille GALIC

* Cf. Mme de Sévigné
** Cf. la princesse Palatine

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2 réponses à Tout avait décidément plus d’allure à Versailles !!!

  1. marie paule Rémond dit :

    je suis une passionnée d’histoire ‘du moyen age au 17ème siècle  » et j’ai lu avec bonheur votre article…Une leçon de morale en fait , bienvenue en ces temps de délations en tous genre qui met la honte sur notre pays. Je regardais la photo de votre bandeau et je m’y voyais il a 15 jours me promenant avec ma fille (qui habite Versailles) et nos chiens….magnifique parc .

  2. HERTZOG dit :

    Magnifique Versailles tel que je l’aime et que je le vois! Merci!

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