On enterre aussi des statues

A Versailles: un cimetière de statues 

Connaissez-vous la Galerie des sculptures et des moulages à Versailles ? La Petite Ecurie du Roi l’accueille dans un espace splendide.

 C’est en réalité un cimetière, le cimetière des statues répudiées au Louvre : il fallait de la place pour les arts premiers et les arts islamiques, pour le cimetière des moulages de l’art antique provenant de l’école des Beaux-Arts rescapés des iconoclastes qui, en 1968, attaquaient au marteau ces modèles qui les dépassaient, pour le cimetière, enfin, de certaines statues du parc du château de Versailles remplacées par des moulages. Lorsqu’il ouvre trois dimanches dans l’année, on s’y précipite et la beauté de ces œuvres vous est une joie pour l’année entière. Des petits temples de l’Acropole, des colonnes du Forum romain, des inconnus dont les plissés de toge vous clouent d’admiration, des discoboles, des groupes mythologiques époustouflants. Des chevaux que l’on entend hennir. Bref ! ce lieu vous coupe le souffle.

  statues

Les Petites Ecuries, nécropole artistique.

Mais leur présentation est une injure à ces statues. Elles restent debout sur des palettes comme en instance de départ. Seules une quinzaine d’entre elles bénéficient d’une notice. Les autres n’ont qu’une étiquette. Aux pieds de certaines, des petits sacs en plastique qui contiennent des bouts de moulage brisés…

Evidemment, à l’exception des statues du château, ce ne sont que des moulages en plâtre sur une armature en filasse, donc ces pièces sont méprisables aux yeux de certains conservateurs. Elles datent pourtant de plus d’un siècle et démontrent l’art de la conservation en ces temps anciens.

Toutes les écoles des Yvelines, avant d’aller à Beaubourg, devraient défiler en procession en ces lieux. Des crédits devraient être débloqués pour que chaque statue ait son nom. Avant de s’occuper, là comme ailleurs, des arts du bout du monde, on pourrait s’occuper de notre héritage culturel, de notre trésor patrimonial, le socle de toute notre civilisation. 

Une polémique a éclaté grâce à La Tribune de l’Art au sujet d’un prêt d’une statue de marbre qui risque gros dans le voyage.

Apollon servi par les nymphes ou Les bains d’Apollon est un groupe monumental à la grâce dansante, qui avait été retiré du parc et remplacé par un moulage pour le préserver des intempéries. Un autre moulage est visible dans la

Petite Ecurie. L’original vient d’être envoyé à Arras pour une exposition, « Le château de Versailles en 100 chefs-d’œuvre », et doit partir pour un an à Abou Dhabi.

Transporter un marbre est extrêmement hasardeux, pourquoi mettre à l’abri cette œuvre pour l’exposer ensuite ? Pourquoi ne pas envoyer un moulage ? Où est la logique ?

De l’autre côté de la Place d’Armes, le château et son parc sont pollués, comme chaque année, par un artiste le plus éloigné possible de l’esprit des lieux.

Cet été, Lee Ufan, peintre et sculpteur d’origine coréenne, vivant comme les autres entre plusieurs continents, business oblige, le Japon, New York et Paris, occupe les lieux. Dix œuvres minimalistes, à l’opposé bien sûr du baroque triomphant, sont éparpillées dans le parc jusque dans des lieux retirés ou récemment rénovés, comme le bosquet des bains d’Apollon, où l’artiste a créé une tombe pour Le Nôtre, un trou maçonné rectangulaire et, au fond du trou, un rocher. Pauvre Le Nôtre, si esthète, à l’imagination si riche, à l’élégance si éclatante, qui se retrouve transplanté en Extrême-Orient dans une culture qu’il ignorait !

Deux matériaux composent les œuvres du coréen : des pierres et des plaques d’acier. La pierre, selon lui, représente la nature, la plaque d’acier est le symbole de la société industrialisée. « J’invite, dit l’artiste, les gens à prendre une pause, pour voir les choses autrement. » Mais à Versailles on ne veut pas voir les choses autrement que par les yeux de Louis XIV et de Le Nôtre. L’ego de Lee Ufan, on s’en moque ! Lee Ufan s’est entretenu directement avec le célèbre jardinier de Louis XIV. En pensée, bien sûr. « J’avais l’impression que Le Nôtre était là et me chuchotait à l’oreille : “Je t’offre un lieu parfait, fais-en quelque chose de bien, si tu peux.” », raconte l’artiste coréen. « Le jardin est parfait.

Le Nôtre est un génie. C’était difficile de trouver comment s’y insérer », souligne-t-il à juste titre. Il y a une solution respectueuse  : ne pas s’y insérer du tout, le respecter… Et s’installer au pied des tours de la Défense où ses statues seraient en harmonie avec les lignes de ce quartier.

« Je n’ai pas présenté ma vision à travers ces œuvres mais j’ai “re-présenté” l’espace et le temps existants, je les ai rouverts. Je souhaite que les spectateurs rencontrent un nouveau jardin de Versailles, débordant de merveilleux. »

Mais nous ne voulons pas de nouveau jardin ! Le merveilleux mythologique, le sens spirituel voulu par Louis XIV comblent nos sens et notre esprit. Des 

millions d’amoureux du château viennent rencontrer le Roi et son jardinier. Ils ne viennent pas voir Lee Ufan. Or la vue est toujours altérée par ces sculptures monumentales. Son immense Arche, haute de douze mètres, en acier inoxydable, posée face à la grande perspective, la détruit.

http://www.dailymotion.com/video/x1zastc_chateaudeversaillescestunhommagealenotre_creation 

http://www.youtube.com/watch?v=9ooT07R_ExU 

« Lee Ufan est imprégné de sa culture extrême-orientale mais il a également étudié la littérature et la philosophie occidentales et il réalise une synthèse entre les différentes cultures », explique Alfred Pacquement, commissaire de l’exposition. Voilà le dogme contemporain, faire la synthèse entre les différentes cultures, faire de l’œcuménisme ou du métissage à tout prix dans nos châteaux, dans nos églises et dans nos abbayes. Cette idéologie ne sévit que chez nous, aucune synthèse aux pieds de l’Acropole, des Pyramides ou d’ailleurs.

C’est une maladie qui est propre à ceux qui nous dirigent, une déliquescence européenne.

Catherine Pégard, présidente du château depuis 2011, a infléchi la politique d’art contemporain de Versailles et essaie de limiter les dégâts, il n’y a plus d’exposition dans le château et elle recherche des artistes soucieux d’établir des « correspondances » avec le lieu. Mais c’est l’idée même de correspondance qui ne fonctionne pas.

La folie qui a pris les étudiants des Beaux-Arts en 68 a été bien décrite par Pierre Mazard dans Le Figaro du 29 mars 69 :

 « Un jeu de massacre géant encore aux bras musclés des iconoclastes. C’est un musée unique au monde mais qui a de quoi intimider, paralyser les apprentis. Phidias obsède, décourage le médiocre et l’impuissant. Alors mort à ce gêneur, au modèle inaccessible. Aussi on a pu voir, en quelques jours, sous la verrière, des tas de poudre blanche, des fragments de plâtre cassé, des membres disloqués. Ce sont des Vénus et des Apollons contestés, contestés à coups de marteaux. » 

Nous subissons toujours cette folie, elle a seulement pris d’autres formes, certains artistes contemporains devraient accepter d’être des nains montés sur des épaules de géants. Ils préfèrent se prendre pour des géants… Et nos fonctionnaires de la culture, faisant semblant d’y croire, nous imposent leur si triste spectacle.

Anne Brassié

Article extrait du n° 8202 

du Vendredi 3 octobre 2014 

 

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