Jean Raspail : succès et revue de presse de son remarquable roman, « Les Veuves de Santiago »

Voici la liste de quelques-unes des recensions suscitées par le magnifique ouvrage que Jean Raspail a fait paraître chez Via Romana, en une belle édition illustrée et reliée. Une date assurément, au milieu d’un désert annuel peuplé de milliers de soi-disant « romans » qui sont autant de grains de sable.

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Le Figaro littéraire, n°20639, cahier n° 4, jeudi 9 décembre 2010

Réécrire ou pas ?

Quand ils ne sont pas satisfaits, certains écrivains s’autorisent à reprendre leurs anciens livres. D’autres défendent la fidélité au texte originel.

• POUR – Michel Déon : « On a toujours envie de revisiter ses livres »

• CONTRE – Jean Raspail : « Imagine-t-on le vieux Monet retoucher ses œuvres de jeunesse? »

Il y a aujourd’hui tant de romans que l’on découvre en ayant le sentiment qu’ils n’ont pas été corrigés, ni même lus avant d’être édités que l’on ne jettera pas la pierre aux écrivains ayant la délicatesse ou l’obstination de se remettre encore et toujours à l’ouvrage. Les exemples ne manquent pas. D.H. Lawrence écrivit trois versions différentes de L’Amant de lady Chatterley ainsi que Maupassant pour Le Horla. Chez les auteurs français contemporains, le cas le plus célèbre est celui de Michel Tournier qui signa en 1967 Vendredi ou les Limbes du Pacifique avant d’en donner plus tard une version pour la jeunesse, Vendredi ou la Vie sauvage, qui devint à son tour un classique. On peut également citer l’académicien Michel Mohrt sortant en 2002, sous le titre Jessica ou l’Amour, une version totalement refondée de son roman Deux Indiennes à Paris paru près de vingt ans plus tôt. Autre académicien, François Weyergans, Prix Goncourt 2005 pour Trois Jours chez ma mère, sortit la même année son premier roman jusque-là inédit, Salomé, en déclarant ne pas avoir touché au texte originel, mais il réécrivit auparavant Les Figurants (à dénicher chez les bouquinistes) réédité en poche sous le titre Françaises, Français… Le prolifique Dominique Noguez reconnaît, comme beaucoup d’écrivains, pratiquer à chaque réédition un toilettage en corrigeant coquilles, tournures maladroites ou imprécisions, mais chez lui le procédé fut, en quelque sorte, inversé puisque d’une intrigue secondaire de son roman Les Derniers Jours du monde (pas moins de trois éditions en grand format en 1991, 2001 et 2009) naquit un nouveau roman, Amour noir, couronné par le prix Femina en 1997…

Bibliographies sous contrôle

De son côté, Benoît Duteurtre avoue avoir laissé partir au pilon son deuxième roman, Les Vaches, paru en 1987, avant d’en livrer en 2000 une version totalement remaniée sous le titre À propos des vaches : « Il y avait de jolies choses dedans, mais aussi des ratés. Pour la deuxième édition, j’ai sauvé le meilleur, j’ai resserré, coupé et encadré le texte réécrit par deux parties inédites. À partir de mon troisième roman, je crois avoir trouvé mon chemin, mais je n’exclus pas de reprendre un jour mon premier roman: Sommeil perdu. Pour les éditions en poche, je revois des détails, des finitions. On peut toujours corriger des maladresses de style. Cela ne s’arrête jamais. Un roman est lié à une période de notre vie et doit arriver à une forme aboutie que permet la distance du temps. » Jean-Marc Roberts avance l’opinion inverse: « Pour moi, quand on réédite un roman publié dix ou vingt ans auparavant, c’est ce moment-là que l’on republie. Il ne faut rien changer. Évidemment, on n’est jamais obligé de rééditer. En tant qu’auteur, je n’ai pas voulu faire rééditer Monsieur Pinocchio. » Le patron des Éditions Stock, qui réédite en janvier Philippe de Camille Laurens, se félicite par ailleurs que ses auteurs ne se prêtent que très peu à l’exercice de la réécriture. L’un d’entre eux, François Taillandier, ne le contrariera pas. Il a tout simplement rayé de sa bibliographie ses quatre premiers romans, désormais introuvables, qu’il juge sans intérêt. Tous ses lecteurs ne partagent cependant pas cet avis…

On dit de certains écrivains qu’ils ne cessent d’écrire le même livre. Patrick Modiano, pour ne citer que lui, incarne mieux que quiconque cette tendance. On ne s’en plaindra pas.

POUR – Michel Déon : « On a toujours envie de revisiter ses livres »

Quarante ans après la publication des Poneys sauvages, Michel Déon a dépoussiéré le roman à l’occasion de sa réédition. Explications.

Quand Les Poneys sauvages décroche, après une âpre lutte, le prix Interallié en 1970, Michel Déon n’est pas encore académicien ni l’auteur populaire du Jeune Homme vert ou d’Un taxi mauve. Est consacré alors un auteur âgé de cinquante et un ans et une figure principale des « hussards », sensibilité littéraire dont la mythologie s’est bâtie sur le rejet du roman engagé. Les Poneys sauvages est pourtant éminemment politique. Certes, les préjugés ni les thèses n’encombrent le souffle romanesque de cette saga générationnelle qui se déroule du milieu des années trente à la fin des années soixante, mais le choc des idéologies, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, la décolonisation et les blessures encore si proches de la guerre d’Algérie sont la matière d’une oraison funèbre dédiée à une certaine idée de l’homme.

Pourquoi ce besoin de revenir sur ce qui a déjà été écrit? « On a toujours envie de revisiter ses livres, car on apprend beaucoup de choses au cours d’une vie d’écriture. Je ne m’étais pas toujours assez préoccupé de l’écriture des Poneys. En le relisant, des passages me plaisaient bien. D’autres au contraire, notamment des locutions très communes et des transitions, m’ont semblé complètement inutiles. Ces suppressions concernent des détails qui ralentissent le propos d’un roman », confie l’écrivain. Mais ne serait-ce pas aussi l’occasion de débarrasser le texte de quelques aspérités afin de le rendre plus consensuel? « Je n’ai rien changé à l’histoire », précise Michel Déon. En effet, les références à la guerre civile franco-française de 40-45, à l’épuration ou au massacre de Katyn (commis par les Soviétiques en 1940 et longtemps imputé aux nazis par la propagande communiste) sont intactes et seul le nombre d’officiers polonais tués à Katyn a été corrigé (18.000 au lieu de 10.000). La mention de cet épisode valut à l’auteur les foudres de la presse de gauche, mais la vérité historique est depuis passée par là.

Donner la meilleure copie possible

Le changement le plus notable concerne le récit de la première rencontre entre une délégation française et les principaux chefs de la rébellion armée algérienne venus négocier leur reddition. Si la scène est largement élaguée et accélérée, le fond demeure inchangé et ce qui deviendra « l’affaire Si Salah » ne perd rien sous la plume de Déon de sa force ni de son amertume: « Les luttes d’homme à homme relevaient de la préhistoire, et, derrière le préfet bedonnant, se dressait, invisible, le formidable appareil d’une nation occidentale, minée certes par un sentiment de culpabilité, et pourtant encore impitoyable, étouffante, avec sa technologie, ses drapeaux, ses traditions, ses grandes victoires, sa devise: “Liberté, Égalité, Fraternité”, ses imbrications diplomatiques et surtout, surtout, sa peur animale de l’opinion qui la rendait à la fois vulnérable et agressive. »

Que Les Poneys sauvages soit souvent cité comme une œuvre de référence chez les admirateurs de l’écrivain, dont les plus jeunes, n’est pas étranger à sa décision de le toiletter: « Par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève… » L’exercice n’est pas nouveau chez celui qui a revisité au gré des rééditions des romans de jeunesse comme Je ne veux jamais l’oublier et La Corrida ou le féroce conte swiftien Mégalonose. Il avait même entièrement réécrit son premier roman, Adieu à Sheila, publié en 1944 aux Éditions Robert Laffont et jamais réédité, qui devint Un souvenir en 1990. Le procédé doit-il devenir une règle? Pas forcément. « J’avais écrit Adieu à Sheila dans des conditions inconfortables, alors que j’étais encore militaire. J’étais passé totalement à côté de mon sujet et je l’ai refait complètement, mais des romans très secs, très serrés, comme Les Trompeuses Espérances ou La Montée du soir, n’ont pas un mot de trop et je n’y toucherai plus. Ce n’était pas le cas de ce pavé qu’est Les Poneys. »

CONTRE – Jean Raspail : « Imagine-t-on le vieux Monet retoucher ses œuvres de jeunesse? »

Jean Raspail estime que le livre doit rester dans le jus dans lequel il a été écrit.

J’ai écrit Les Veuves de Santiago quand j’avais trente-sept ans. Et Le Camp des saints à moins de cinquante. Ces livres revoient le jour aujourd’hui ( Le Camp des saints ressort en janvier 2011). « Je me suis fixé une ligne de conduite: ne pas retoucher une ligne. Le livre doit rester dans le jus dans lequel il a été écrit. L’état d’esprit de l’écrivain, sa situation, le contexte de l’époque ont joué dans la rédaction du livre. L’octogénaire n’a pas le droit de remanier le livre du jeune homme qu’on a été. Imagine-t-on le vieux Monet de Giverny retoucher ses œuvres de jeunesse peintes sur les plages du pays de Caux? », déclare l’auteur de Sire, alors que son deuxième roman ressort près de quarante ans après sa publication. Si le texte n’a pas été modifié, ce mélodrame se déroulant au cœur d’une hacienda située dans les Andes péruviennes est tout de même enrichi des remarquables aquarelles de Yan Méot.

Prémices, fils rouges et permanences

Il est toujours tentant en découvrant une œuvre de jeunesse d’un écrivain, dont l’univers s’est ensuite déployé dans de nombreux livres, d’y chercher des prémices, des fils rouges et des permanences. Sans surprise, on trouve déjà dans Les Veuves de Santiago le goût des horizons lointains, des personnages condamnés par l’histoire et des dynasties éteintes, que Jean Raspail ne cessera de cultiver par la suite. Les dialogues sont parfois un peu appuyés, certains caractères manquent de finesse et l’ensemble ne possède pas l’ampleur des grands romans de la maturité, mais la fin surprenante et très belle est du pur Raspail. L’imagination du conteur signe de manière poétique un hommage aux cavalcades des derniers êtres libres préférant fuir un monde qui n’est plus le leur.

Christian Authier

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NRH (Nouvelle revue d’histoire), n° 51, novembre-décembre 2010

Dans une très belle préface, Anne Brassié dit en quelles circonstances elle découvrit ce roman oublié de Jean Raspail et en imposa amicalement la réédition. Il faut l’en féliciter. Ce roman me semble l’un des plus beaux, les plus forts et les plus accomplis de Jean Raspail. Je l’ai lu avec une sorte d’ivresse grave. Il est aussi parfait que l’anneau magique des contes celtiques, unissant le début à la fin et chacun des personnages, sans égarements ni ruptures. Expressives et pudiques, les aquarelles de Yan Méot servent admirablement le texte.

Nous sommes sur les hautes terres du Pérou. Le domaine de Santiago y fut créé par un compagnon de Pizarre. Les descendants du conquistador règnent en seigneurs sur leurs terres sauvages, leurs moutons, leurs Indiens et leurs femmes. Règnent-ils vraiment sur les femmes ? C’est une bonne question. Au cœur du domaine gîte l’ancienne hacienda fortifiée et sa tour. La tour est le centre de ce monde féodal qui va disparaître. Pas avant que les femmes, qui donnent au roman son titre, ne se soient dressées pour sauver du néant sa symphonie sauvage. Femmes de passion, d’énergie, de ruse et d’élans charnels, elles restituent aux hommes leur virilité. D’où vient le sentiment d’étrange beauté que l’on ressent alors que s’effondre le monde chanté par Raspail ? Et cette beauté qui vous saisit peu à peu continue de rayonner alors que l’on a tourné la dernière page.

Dominique Venner

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www.librairiecatholique.com

[http://www.librairiecatholique.com/t_livre/les-veuves-de-santiago-jean-raspail-9782916727790.asp en décembre 2010]

On ne présente plus Jean Raspail, romancier, explorateur et poète des nobles causes perdues.

Le présent ouvrage est la réédition de son cinquième livre et second roman, écrit d’après ses souvenirs d’un séjour de cinq mois au Pérou, où il avait été envoyé par le Figaro Magazine. C’est ce qu’on appelle un “beau livre”, cartonné et abondamment illustré, avec beaucoup de fraîcheur et d’intelligence du texte, par les dessins rehaussés d’aquarelle ou de gouache de Yann Méot.

Le contenu, lui, est d’une très sombre beauté. Les trois frères Almagro, descendent d’un lointain conquistador, et sont apparentés à une vice-reine de jadis dont le portrait au sourire énigmatique trône dans la salle à manger de l’hacienda de Santiago, bâtisse lézardée où ils résident, centre du domaine qu’ils exploitent : un vaste altiplano dans un coin perdu des Andes, pâturage pour les vigognes et les moutons, avec quelques villages et hameaux peuplés d’Indiens misérables et superstitieux, et d’un lieu à l’autre, de mauvaises pistes où l’on doit longuement chevaucher, à moins de cahoter dans une vieille Jeep ou un camion. Les rapports des seigneurs avec les villageois et serviteurs indiens ont quelque chose de féodal, une symbiose fondée sur une communauté de vie, une complémentarité entre une soumission respectueuse et une certaine générosité, qui fonctionne de façon relativement satisfaisante pour les uns et des autres malgré leurs défauts respectifs Manuel, attiré par une vie plus moderne, qui a ruiné la famille par une entreprise malheureuse, hâbleur médiocre, est l’époux d’Elena, femme de tête et intrépide cavalière, qui le méprise et lui a donné un fils, le jeune Luis. Juan, une brute alcoolique et débauchée, vient d’être tué dans une querelle d’ivrognes et le roman commence par ses funérailles solennelles, dans l’église de Muñani. Il laisse veuve sa jeune femme, Aurora, blonde dans un pays de brunes, coquette et délicate – la seule veuve de Santiago jusqu’au jour où Elena, dans les dernières pages du livre, devient veuve elle-même, pour avoir tué son mari. Aurora est la fille et héritière du propriétaire d’une certaine hacienda San Pedro, assez lointaine, où elle finira par retourner après avoir largement contribué à la ruine de Santiago. Diego, avec ses manières de grand seigneur rebelle au mariage et à une véritable liaison amoureuse, gère habilement le domaine, mais se conduit, avec les paysannes indiennes des villages comme un sultan au milieu de son harem. Parmi elles, une sultane favorite : la femme de chambre d’Aurora, la jolie indienne Vicuña.

La modernité fait irruption dans ce monde “à l’ancienne” en la personne du lieutenant Mendoza, un métis, chef de la guardia civil, chargé d’appliquer la loi de réforme agraire du Président Ortiga, qui prévoit le partage des terres entre les propriétaires fonciers et les Indiens. À vrai dire, cette loi n’a rien de catastrophique. Elle laisse aux propriétaires le quart de leur domaine (le meilleur quart, à leur choix) et la possibilité de racheter une partie du reste, ce qui, comme Diego l’a parfaitement compris, pourrait leur permettre de continuer à mener à peu près la même vie et de conserver leur prestige nobiliaire. Diego et Elena seraient parfaitement capables d’en tirer le meilleur parti si leurs passions et peut-être le refus inconscient d’un nouveau monde légaliste et égalitaire, ne faisaient pas d’eux les artisans de leur propre perte. Aurora et Elena sont toutes deux amoureuses de Diego et n’ont de cesse d’en faire la conquête. Au plus mauvais moment, Aurora détourne longuement Diego de la gestion d’un domaine ou Elena maintient à grand peine un semblant d’ordre. Le lieutenant Mendoza a pour Diego qui s’attribue les plus jolies filles, un mélange d’admiration, d’envie et de haine et abuse de son pouvoir parce qu’il convoite Vicuña. Elena, longtemps jalouse d’Aurora, profite, celle-ci retournée en compagnie de Vicuña à San Pedro, et en l’absence de son mari, de vingt jours d’amour avec Diego. Vingt jours qui, lorsque Manuel revient avec la somme qui aurait permis le rachat du domaine, déclenchent le drame.

Aucun scrupule moral, aucun sentiment religieux chez ces gens complètement aveugles, qui ne pensent à rien d’autre qu’à assouvir leurs passions au moment où la lucidité, le sang froid et la rigueur auraient été particulièrement nécessaires. Ceux qui voient le plus clair dans l’histoire, sont deux personnages secondaires, le serviteur indien Chico qui croit à la présence du diable dans la tour où s’enferment Aurora et Diego, et don Cristofo, le pauvre curé indien de Muñani qui se reproche amèrement de n’avoir pas assez prié pour ses maîtres, qui ne lui demandaient jamais de les entendre en confession alors qu’ils auraient eu tant à dire… Juan, Manuel, Diego, meurent de mort violente, Elena termine sa vie dans la misère et finit par disparaître, le naufrage est complet. Avec eux, périt un monde.

Quelques personnages s’adapteront à la modernité : Aurora, à San Pedro, épouse un métis et en a deux enfants ; Vicuña épouse le lieutenant Mendoza qui devient préfet, et le jeune Luis, élevé par son parrain à qui Elena l’a confié, semble avoir de l’avenir. Mais ce ne sont que des silhouettes légèrement esquissées. Ce ne sont pas eux qui intéressent vraiment l’auteur. Ses véritables héros, ce sont Diego et Elena, les deux qui se précipitent, l’une par machiavélisme, l’autre par faiblesse, dans la ruine et peut-être la damnation.

Jacqueline Picoche

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La Nef, n° 222, janvier 2011

Raspail toujours

Récemment le Figaro littéraire interrogeait certains écrivains pour avoir s’ils retouchaient leurs livres à l’occasion de réédition. Pour Jean Raspail, la réponse était évidente : « Je me suis fixé une ligne de conduite : ne pas retoucher une ligne. Le livre doit rester dans le jus dans lequel il a été écrit. L’état d’esprit de l’écrivain, sa situation, le contexte de l’époque ont joué dans la rédaction du livre. L’octogénaire n’a pas le droit de remanier le livre du jeune homme qu’on a été. »

C’est donc une œuvre de jeunesse que nous (re)découvrons avec la réédition aux éditions Via Romana des Veuves de Santiago, un roman publié en 1962, aux éditions Julliard. Le livre était considéré comme introuvable et quasi-impubliable puisque l’auteur, paraît-il, ne se montrait pas très favorable à sa réédition. Les rumeurs, décidément, ne sont pas toujours vraies. Ou, alors, Jean Raspail a changé d’avis. Il faut dire qu’une bonne fée est intervenue en ce sens en la personne d’Anne Brassié, qui préface d’ailleurs (admirablement) cette réédition.

Déjà à l’époque de la parution de ce roman, Jean Raspail explorait les grands thèmes qui traversent son œuvre. Sous le lourd soleil des haciendas du Pérou, il mettait en scène l’intrusion de la modernité et la résistance face au démantèlement des terres. Il décrivait les effets de la fin d’un monde et les diverses attitudes des hommes et des femmes de ce pays.

Les femmes ? Elles sont les vraies héroïnes de cette histoire, avec toutes les ambiguïtés qui naissent lors des grands bouleversements. Bien des frontières, dont les limites morales, sont alors franchies. Mais ces femmes redonnent leur fierté aux hommes. Dans le mystère de la beauté, elles sont toujours à la naissance d’une vie ou d’un honneur.

Après Les Veuves de Santiago, faut-il évoquer Le Camp des saints, lui aussi réédité ? Il s’agit certainement de l’un des livres les plus connus de l’écrivain, celui quia suscité un déferlement de haine et d’incompréhensions. Un engouement aussi ! Bien que ce ne fût pas le propos de Jean Raspail à l’époque, Le Camp des saints se présente aujourd’hui avec la force d’une prophétie désormais réalisée. Encore la fin d’un monde, dira-t-on ! Mais cette fois, il ne se trouve pas au-delà des mers puisqu’il s’agit du nôtre. L’immigration non contrôlée le bouscule, comme une déferlante détruit un château de sable. L’espérance, dit-on, n’habite pas ce roman. Le reproche est fréquent chez ceux qui aiment la position de l’autruche. Je crois au contraire que sans l’espérance un tel roman n’aurait pas été possible. La scène du professeur célébrant le monde englouti par un repas digne d’hier en est une preuve à elle seule.

Philippe Maxence

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Minute, 8 décembre 2010

Les petites filles attendront d’être grandes…

Livre de jeunesse, livre de passion, le Raspail nouveau, qui est la réédition d’un de ses premiers romans, est fiévreux comme l’amour et cruel comme la vie, quand rien ne vient discipliner son cours. À ne pas mettre entre toutes les mains ! Comme dit joliment Anne Brassié dans sa préface : « Les petites filles attendront d’être grandes pour lire ce livre. »

Je ne suis pas un inconditionnel de Jean Raspail, mais plusieurs de ses livres m’ont fait rêver : L’Anneau du pêcheur, Hurrah Zara ! Septentrion, d’autres encore. Il me semble que dans Les Veuves de Santiago, l’auteur cherche à percer l’enveloppe protectrice du rêve – ce songe patagon dans lequel il enveloppe sa nostalgie et peut-être bien sa tristesse. Premier roman ? Il va tout de suite au cœur, laissant présager par cette ambition de jeunesse le feu d’artifice de la suite. Il vise ce coeur du monde qui est le cœur des femmes et noue un étrange complot des veuves, autour de Don Diego, le dernier descendant mâle des Almagros, un grand propriétaire qui cultive toutes les facilités que lui donne sa charge et doit faire face à la réforme agraire initiée par le nouveau maître du pays. Il y a toutes les irrégulières pour Diego, les « chollas » de rencontre, bonnes fortunes sexuelles que l’on consomme de préférence ivre mort, quand on est rendu à un bout du monde comme l’hacienda de Santiago… Et puis il y a les sérieuses, Vicuna, Aurora et Elena, toutes trois complices au fond (« nous appartenons toutes à Don Diego »), ou plutôt de connivence pour faire céder I’homme qui ne veut pas connaître la prison de l’amour et préfère rester fidèle aux parties fines qui lui font une vie en apparence si facile.

L’amour… Alors que la « correctness » ambiante a tendance à peindre Cupidon en rose, Raspail semble le voir comme le voyait Platon autrefois : un dieu terrible qui demande tout parce qu’il ne possède rien, un dieu qui fait des morts parmi ses sectateurs. Cynique Raspail ? Sans doute. Il montre en Vicuna, l’Indienne, l’amour comme un service, même s’il n’est pas tarifé. Cet amour-là n’est pas dangereux et Vicuna s’adaptera à la complexité du monde et aux revers de la fortune. Il montre en Aurora, la blonde en robe rouge, l’amour comme un rêve : virtuel, toujours virtuel. Aurora reste inaccessible aux flèches de l’Archer. Elle réussit à s’enfuir… dans une autre vie. Elle reconnaîtra le sérieux, le tragique qui anime le cœur de sa rivale. Elena et lui cédera la place, presque sans rien dire.

Il y a des femmes que l’amour rend belles. Elena est cette femme que l’amour rend intelligente. Elle veut Diego. Elle l’aura, parce qu’elle a tout anticipé, tout prévu, pensé… Mais elle n’a pas vu la mort qui se cache dans l’intensité de sa passion, elle ne comprend pas qu’en apprenant l’amour à ce lourdaud de Diego, elle le marque d’un signe qui est celui du destin, et elle se prépare à devenir une sorte d’héroïne racinienne, qui, par amour est passée de l’autre côté de la limite entre le Bien et le Mal.

Un beau livre, un peu romantique peut-être : c’est le tribut payé à sa jeunesse par l’auteur. Un livre qui tente une percée au-delà de la gangue de nos songes, dans ce territoire inconnu et terrifiant qui celui de notre cruauté intentionnelle et quotidienne. Les dessins de Yann Méhot, dans leur économie de moyen, contribuent à transporter le lecteur dans un pays violent et simple qui ressemble à notre propre vie lorsque nous avons cessé de la rêver.

Joël Prieur



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Une réponse à Jean Raspail : succès et revue de presse de son remarquable roman, « Les Veuves de Santiago »

  1. Vous avez aimé ce livre vous aussi….
    permettez à d’autres de le découvrir.

    Sur le site http://www.livres en famille.fr, vous trouverez tous les livres, recensés, présentés et commentés, de Jean Raspail.

    Bonne visite

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